Benoit Faiveley veut créer un « sanctuaire de l’humanité » sur la Lune

Créer un « sanctuaire de l’humanité » sur la Lune, en partenariat avec la Nasa. Tel est le pari fou d’une équipe de scientifiques et d’artistes, conduite par Benoit Faiveley. Ce Nuiton étire ainsi l’histoire d’amour unissant son pays bourguignon et le fantastique satellite… 

Gamin, Benoit Faiveley aimait, par nuit claire, regarder la Lune. « Depuis les rues de Nuits-Saint-Georges, village intimement lié à la Lune (lire encadré), j’imaginais qu’il existait une espèce d’autoroute de 380 000 km qui y conduisait directement. Cette pensée, irrationnelle, demeure ancrée en moi », raconte-t-il.

S’appeler Faiveley en Bourgogne a pourtant de quoi fixer naturellement les pieds sur terre. Ce passionné d’ethnozootechnie (étude des relations entre les sociétés humaines, les animaux et leur milieu) et de viticulture admet volontiers une forme d’atavisme. Il demeure proche de sa petite planète vigneronne, là où son frère Erwan et sa sœur Eve prennent soin du vénérable domaine familial de Nuits-Saint-Georges (lire encadré en fin d’article). Mais le destin et la force des astres ont attiré cet ingénieur aérospatial ailleurs, vers un horizon plus lointain, quasi transcendant.

L’Homme sur disque de saphir

Benoit Faiveley pilote le programme Sanctuary on the Moon, lequel consiste tout bonnement à envoyer une poignante « photographie » de l’essence de l’humanité sur la Lune. Dingue, utopique, et pourtant bien réel !

« L’idée du programme est de transmettre, en le déposant sur la Lune, un témoignage à nos descendants lointains sur ce que l’on est, ce que l’on sait et ce que l’on fait, nous, les humains de 2025 », détaille le quadragénaire. Ce que l’on est, en l’occurrence, prendra la forme du génome d’une femme et d’un homme, sélectionné en double aveugle, intégralement inscrit sur des disques de saphir, associé à des photographies du corps nu d’une femme et d’un homme. De larges pans du savoir humain, au sein de différentes branches de la science, porteront témoignage, partiel, de nos connaissances. Une curation d’œuvres d’art, du paléolithique à l’art contemporain, provenant du monde entier, racontera l’activité humaine dans sa plus noble expression à travers la littérature, la musique, la peinture, la sculpture, l’architecture…

Le projet s’inscrit dans le droit fil des « bouteilles à la mer interstellaires » déjà envoyées dans l’espace, les plaques Pioneer, embarquées à bord des sondes spatiales Voyager 1 et 2 en 1972 et 1973, et du Golden Record placé à bord des sondes Voyager, lancées en 1977. Avec deux différences notables : les données de Sanctuary on the Moon sont lisibles à l’œil nu, avec une loupe, sans besoin de matériel de décodage spécifique, et leur message s’adresse à d’autres humains, plus qu’à d’éventuelles vies extraterrestres. 

« Les informations numériques peuvent devenir illisibles en quelques dizaines d’années. Les disques saphir que nous avons choisis résisteront des centaines voire des milliers d’années », estime Benoit Faiveley. 

L’extrême dureté du saphir, proche de celle du diamant, se conjugue au sein du projet avec une gravure microlithographique de très haute précision, développée par le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA). Au final, près de 12 milliards de micropixels seront gravés dans 24 disques saphir de 10 cm de diamètre. La finesse de gravure permet d’intégrer près de 60 livres de 50 pages sur un seul disque.

Dans les pas de Jules Verne, Félix Tisserand et Apollo 15

Dans Autour de la Lune (1869), Jules Verne fait trinquer ses trois protagonistes avec « une fine bouteille de Nuits » pour célébrer l’union de la Terre et de son satellite. L’astronome français Félix Tisserand (1845-1896) écrit le second chapitre du roman entre Nuits-Saint-Georges et la Lune. Découvreur du « paramètre Tisserand », utilisé pour le calcul des orbites des planètes, l’illustre nuiton donna son nom à un cratère lunaire près de la mer de Sérénité. Plus tard, en juillet 1971, les trois astronautes d’Apollo 15, – David Scott, Alfred M. Worden et James B.Irwin – emportent avec eux une étiquette de Nuits-Saint-Georges 1959 de la cuvée « Terre-Lune » créée spécialement par la Ville et le syndicat viticole de Nuits, sur proposition du sénateur-maire Bernard Barbier, alors grand maître de la confrérie des Chevaliers du Tastevin. Les Américains en profitent pour baptiser « Saint-Georges » le cratère le plus proche de leur alunissage, reconnaissants des invitations répétées aux tablées du château du Clos de Vougeot et en terres nuitonnes. La place commémorative du Cratère-Saint-Georges, au centre-ville, en tire son origine. Éternelle et réciproque reconnaissance. 

Réflechir et transmettre

Pour assurer le travail de sélection et de composition des contenus à embarquer, Benoit Faiveley s’est entouré d’une équipe multidisciplinaire, composée de scientifiques, d’ingénieurs, d’astrophysiciens, de paléontologues, de cosmologistes et d’artistes, tous mus par la même envie de témoigner de l’unicité et de la fragilité de l’espèce humaine. « Qu’un petit groupe de personnes se soit rassemblé pour penser quelque chose de cohérent à transmettre aux générations futures me paraît déjà fichtrement émouvant », note-t-il avec une pointe d’émotion. 

Même son de cloche chez Jean-Sébastien Steyer, paléontologue du Centre national de la recherche scientifique, membre de l’équipe de curation. « Ce qui est très beau dans ce geste, c’est qu’on se pose, qu’on se réunit et qu’on réfléchit sur ce qu’est l’humanité aujourd’hui, et ce qu’elle fait, pour mieux en parler à ceux de demain », estime-t-il.

« Qu’un petit groupe de personnes se soit rassemblé pour penser quelque chose de cohérent à transmettre aux générations futures me paraît déjà fichtrement émouvant. »

Benoit Faiveley, ingénieur aérospatial

L’équipe travaille depuis une dizaine d’années sur ce projet, qui a engrangé petit à petit de nombreux partenaires, le CNES, le CEA. Le plus important contributeur s’avère être l’agence spatiale américaine NASA. « Nous leur avons présenté notre projet en 2020, et au bout d’une trentaine de mois de réflexion, ils ont décidé de nous suivre en nous permettant d’embarquer nos disques dans le cadre de leur programme Artemis », explique Benoit Faiveley. 

Sanctuary on the Moon dispose même de deux billets pour la Lune, au cas où le premier essai se solde par un échec, pour une charge utile de 1,4 kg. Si tout va conformément au calendrier, nécessairement incertain, Sanctuary on the Moon enverra ses 24 disques, au sein d’un container métallique sécurisé, à l’horizon 2028. La capsule sera déposée sur le pôle sud, ou dans la zone équatoriale lunaire. 

L’humanité aura alors laissé l’empreinte de son message universel. Qu’il soit ou non trouvé relève presque de l’anecdote. « L’astronome Carl Sagan, qui a conçu le Golden Record, savait que la probabilité qu’une intelligence extraterrestre trouve son disque était quasi nulle. Mais des milliards de personnes sur Terre se seront reconnus dans son projet. C’est exactement la même chose pour Sanctuary on the Moon », conclut-il. Dans quelques années, l’enfant de Nuits-Saint-Georges aura ainsi créé son autoroute de 380 000 km. Par nuit claire, il ne regardera plus jamais le ciel de la même façon.

Faiveley, sur la terre comme au ciel…

Les Faiveley ont planté leur cep généalogique à Nuits-Saint-Georges en 1825, construisant patiemment un patrimoine de 130 hectares de vignes morcelé entre Côte de Nuits et Côte chalonnaise. Si Benoit Faiveley vise la Lune, les aïeux avaient quant à eux « les yeux baissés sur la terre » selon la formule consacrée. Erwan et Eve Faiveley (en photo), septième génération, sont les dépositaires de cette histoire enracinée dans le sol nuiton. En témoigne l’histoire du « Clos des Cortons Faiveley », véritable curiosité locale. Cette parcelle de grand cru n’apparaît sur aucune carte viticole, puisqu’elle est en réalité « fondue » dans l’appellation Corton Le Rognet. Sur près de 3 hectares, ce fleuron du domaine est l’un des deux seuls grands crus à pouvoir porter le nom de son propriétaire, avec la Romanée-Conti. L’explication de ce cas original prend source dans les années 1930. De 1864, date de l’achat de la parcelle par François Faiveley, jusqu’à cette période, les Faiveley vendaient leur vin mentionné Clos des Cortons. En pleine vague de législation autour des appellations, le président du syndicat de Corton estime que l’utilisation du mot « clos » est abusive. Il mène l’affaire en justice. Du vin béni pour les Faiveley, qui accueillent la décision du tribunal de Dijon bras ouverts, le 25 juin 1930 : pour éviter toute confusion avec d’autres parcelles de Corton, le nom Clos des Cortons devra obligatoirement être suivi du nom « Faiveley » ! Stupeur au syndicat, qui voit le jugement confirmé par la cour d’appel de Dijon un an plus tard, puis définitivement entériné par la Cour de cassation le 23 novembre 1937 : ce grand cru restera bel et bien une appellation à caractère légal et obligatoire, et non une marque commerciale. S’ajoute à cela une autre particularité : cette parcelle de grand cru est le seul monopole de Bourgogne à accueillir deux couleurs pour autant d’AOC. Dans sa partie haute, le chardonnay offre, depuis le millésime 2012, un rare Corton-Charlemagne tandis que le pinot noir enfante le fameux Corton Clos des Cortons Faiveley. Sacré CV, pas si terre à terre !

Eve et Erwan Faiveley représentent la septième génération du domaine familial. ©Michel Joly/Bourgogne Magazine